Le tourisme sauvage dévore le Machu Pichu

par Mateo Balín

28 décembre 2006

C’est avec ironie qu’on raconte dans le village d’Aguascalientes, au pied du Machu Pichu, que le tourisme est en train de réussir là où les “envahisseurs espagnols” ont échoué cinq siècles auparavant. Le vestige le plus étonnant de la civilisation Inca est le témoin de sa dégradation, fruit de la négligence institutionnelle.

C’est avec ironie qu’on raconte dans le village d’Aguascalientes, au pied du Machu Pichu, que le tourisme est en train de réussir là où les “envahisseurs espagnols“ ont échoué cinq siècles auparavant. Si ce symbole inca avait alors échappé au feu conquistador sans qu’on sache encore comment, jusqu’à ce qu’en 1911 un avide archéologue états-unien tombe dessus, il n’a pas fallu longtemps pour que cette merveille visuelle, patrimoine culturel de l’humanité, cède ses privilèges au tourisme ‘dollarisé’ sous le regard impavide des institutions internationales (UNESCO) et nationales (gouvernement péruvien), sans parler des compagnies privées dont le caractère déprédateur frise l’horreur.

L’UNESCO, agence de l’ONU qui protège le patrimoine considéré comme appartenant à tous, peut bien annoncer, comme elle l’a fait il y a deux ans dans un rapport diffusé dans les médias, l’inexorable dommage que subit le Machu Pichu ; le gouvernement de Lima, aussi bien lors du mandat « privatisateur » de Fujimori que de celui poursuivi par le décevant Toledo, peut bien reconnaître des erreurs de gestion alors qu’on ne peut plus faire marche arrière ; des voix indépendantes peuvent bien implorer le ciel et la revue New Scientist certifier les dangers ; ou l’Institut de prévention des désastres de Kyoto (Japon) annoncer : « Le Machu Pichu bouge d’un centimètre par jour car il est situé sur des terrains volcaniques ».

On peut continuer à parler du halo mystérieux qu’il renferme, des exquis secrets qu’il recèle, de l’importance de ses vestiges archéologiques ou du « courons le visiter ! » des agences touristiques.

Mais, par contre, pas un mot expliquant pourquoi les parties intéressées ont convenu de limiter l’entrée à moins de mille personnes par jour, alors que les visiteurs sont multipliés par deux ou trois, selon les dates et les saisons ; ou comment des dizaines de microbus circulent à toute allure, six ou sept fois par jour, aller et retour, sur un chemin de terre qui zigzague dans la vallée, et s’arrêtent juste à quelques mètres des ruines ; pas un mot de la poussière et du bruit qu’ils dégagent et des conséquences qui en découlent sur l’écosystème - une réserve sylvestre de 200 classes d’orchidées et de 300 espèces d’oiseaux - ; pas un mot de la raison pour laquelle le rapport de l’UNESCO sur le Machu Pichu (juillet 2004) force la note sur les recommandations secondaires - comme un contrôle plus important des routards qui parcourent le Camino Inca, 64 kilomètres de Cuzco au Machu Pichu - oubliant complètement le véritable nœud gordien : le modèle touristique capitaliste dévore le Machu Pichu.

Bénéfices économiques

Parce qu’il vaut mieux ne pas parler des vertus économiques de cette merveille du monde. Que ce soient les invitations répétées à l’investissement privé de la part du président Toledo, avec en prime une photo au pied du village aux côtés de Kofi Annan, [ancien] secrétaire général de l’ONU, ou le pactole qu’elle représente pour les autorités de Lima : une délicatesse évaluée à 15 millions d’euros annuels. Et juste avec les bénéfices des entrées individuelles, d’environ 25 euros.

A quoi il faut ajouter les 80 autres euros du train qui fait le trajet Cuzco-Machu Pichu-Cuzco et cinq euros (l’aller seulement) de microbus balai qui grimpe jusqu’aux ruines. Plus le prix de la nuit si nécessaire.

Les chefs d’entreprise de Lima dominent une partie de l’activité hôtelière d’Aguascalientes, où se sont installés environ 40 établissements dans un village de 5 000 habitants, dix fois plus qu’il y a une décennie. L’autre partie est exploitée par le consortium états-unien Orient Express et ses bâtiments modernes aux chambres à prix occidental.

Mais la privatisation de l’‘espace Machu Pichu’ ne s‘arrête pas là. Une entreprise sous-traitante de la compagnie aérienne chilienne LAN exploite l’unique voie d’accès au village - la voie ferroviaire - et le chemin des microbus. Dans une illustration évidente de la funeste politique initiée par Fujimori dans les années 90 et qui n’a fait qu’accentuer la marginalisation d’une population qui vivait du tourisme à petite échelle (vente de produits artisanaux, porteurs, pensions) et en a soudain été réduite à mendier tant bien que mal pour faire face aux hausses du billet de train et acheter des biens de consommation surévalués. Et plus grave encore : assister impuissante à l’agonie de son identité culturelle et gastronomique provoquée par le ‘fast-food’ et le spaghetti. « J’imagine qu’on veut plus de visiteurs. C’est un piège à touristes  », observe le journaliste chilien Benjamin Labatut après avoir visité le « monument le plus important d’Amérique » par sa signification transcendantale.

Artisans en guerre

Le meilleur exemple des ravages qu’a provoqués ce modèle de tourisme est la protestation symbolique des artisans d’Aguascalientes depuis des semaines. Chaque jour, une centaine d’entre eux, en majorité des femmes, attendent sur les voies ferrées l’arrivée des cinq convois bondés de touristes en provenance de Cuzco. Ils manifestent leur colère auprès du spectateur par des cris et des pancartes contre l’entreprise qui assure le service : Perú-Rail, qui est aux mains d’un conglomérat anglo-chilien. Ils exigent que les engagements soient respectés et qu’on ne retarde pas d’une seconde de plus la reconstruction du pont englouti par une crue meurtrière en avril 2004.

L’objectif des artisans est d’accélérer les travaux pour que le train arrive à sa destination naturelle, la gare du village, au lieu de l’arrêt provisoire situé à côté du complexe hôtelier. Mais cette demande recouvre une autre motivation : pouvoir récupérer les ventes du marché d’artisanat populaire situé à côté de l’arrêt. En d’autres termes, empêcher que la part du gâteau que leur rapporte le tourisme ne leur échappe, mangée par les chefs d’entreprise hôteliers.

« Il s’agit d’une métaphore du cannibalisme touristique en vigueur au Machu Pichu, dont seuls profitent quelques-uns », affirme Francisca González, une jeune vendeuse ambulante, en proposant aux touristes de petites bouteilles d’eau d’une marque européenne afin qu’ils se désaltèrent pendant le quart d’heure qu’ils mettent pour monter en microbus d’Aguascalientes jusqu’aux ruines du Machu Pichu.


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Source : Ecoportal.net (http://www.ecoportal.net/), septembre 2006.

Traduction : Catherine Goudounèche, pour le RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).